« Agents un peu trop secrets » ou le miroir de la société camerounaise ?
Annoncé en grande pompe sur Canal+, le troisième long métrage du réalisateur Frank Thierry Lea Malle fait ses beaux jours dans les salles… Sorti au cinéma le 14 mars dernier, cette comédie de 93 minutes ne laisse personne indifférent
Bien avant que Titi (le petit nom par lequel j’appelle le réalisateur, mon ami) n’en parle assez sur les réseaux sociaux, il le faisait déjà sur ses statuts WhatsApp. C’est là que j’ai su que la première sera uniquement à Yaoundé. Néanmoins, cela ne m’a pas empêché d’attendre la programmation du canal Olympia Bessengue de Douala.

L’histoire du film
Agents un peu trop secrets, c’est l’histoire de Joseph, un bon agent au sein de l’agence du patrimoine en charge de protéger les armoiries et autres objets précieux de la nation. Pour la septième fois qu’il est directeur par intérim et cette fois encore, ce n’est pas lui qui est confirmé au poste de directeur. Sept fois, c’est quand même trop, tu ne trouves pas ?
Déçu et en colère, il met en place un plan pour piéger le nouveau directeur (qui n’est personne d’autre que le beau-fils du ministre de la Culture) afin qu’il perde le plus important document de l’agence placé top secret : le titre foncier du pays. Donc, on peut vendre le pays et se départager l’argent ? 😂
Malheureusement, rien ne se passe comme Joseph l’avait prévu… Ce qui va suivre sera la résultante du fonctionnement d’une société que Lea Malle dépeint avec tact et humour.
Alors, pour éviter une telle situation, il réunit une équipe spéciale d’agents secrets… un peu trop même… 🤣
L’affiche du film
En affiche du film Agents un peu trop secrets, on retrouve des acteurs, web comédiens, stand-uppeurs et humoristes bien connus des scènes de spectacle et du cinéma camerounais et africain : Rigobert Tamwa (Just for fun) Joyce Sa’a (Les délires de Takam), Valery Ndongo (Canal comédie club), Frida Choco bronzé, Urbain Nyamsi, les Tiktokeurs Carlès Antonio et Delpiso Manga. Leur participation rend le film inoubliable. Je me suis bien marrée. 😂

Entre coupes budgétaires répétitives, conflits… Le film a tout d’un chef-d’œuvre. Au nom de l’art, de l’audace et du rire, Agents un peu trop secrets raconte avec humour les curiosités d’une société en proie aux défis identitaire et managérial. En un seul mot, il met à nu les fléaux et tares de la société camerounaise. Je ne sais pas si tu comprends ce que je dis… Tellement le pays est difficile, les camerounais disent toujours de « vendre le pays, le pays est un prank, le vrai Cameroun est quelque part »… Autant d’expressions qui me font affirmer sans risque de me tromper que Agents un peu trop secrets est le miroir de la société camerounaise.
Les leçons à retenir
La comédie est une pure description du Cameroun actuel. La première œuvre du réalisateur dans ce registre. J’y ai retenu 5 leçons de vie utiles :
#1- Suivez vos passions
Comme disait quelqu’un, rien de grand ne s’est accompli dans ce monde sans passion. La passion est le moteur de tes actions. Fais des choses parce que tu les aimes et non parce que tu n’as aucune autre issue.
#2- La compétence ne prime pas toujours, sache-le
Au-delà de tes aptitudes, construis-toi un réseau. Un bon réseau est un nid important.
#3- Sois concentré en toute chose
Même dans la démotivation, reste focus. Cela te sera utile pour la suite.
#4- Sois Stratège
Évalues toutes les possibilités avant de te prononcer sur un sujet.
#5- Pense collectif
Cette attitude te sauvera quand tu t’y attendras le moins.
Mon commentaire
Le casting qui rassemble plusieurs profils a permis à Agents un peu trop secrets d’être un film inoubliable à mon goût. 😂
Rigobert Tamwa détonne dans la peau du mari et employer qui essuie des déconvenues au fil des ans, mais parvient quand même à garder son engagement à servir sa nation. Un amour patriotique qu’il partage avec sa fidèle et imperturbable assistante Maria (Joys Sa’a), mais également avec Tagne (Delpiso Manga) et Onkel (Carlès Antonio) ses co-agents maladroits mais guillerets, dotés d’un enthousiasme débordant. Le jeu épatant de ce duo m’a énormément conforté dans leur aisance hilarante. Que dire du phénoménal Gustave (Urbain Nyamsi). Droit dans son jeu de gendre incapable du ministre, il offre au film l’une de ses séquences les plus réussies. C’est d’ailleurs ma révélation du film, c’est dans ce film que je le découvre.
Ce casting sur mesure fait la fierté du réalisateur qui se retrouve à diriger certains de ses idoles de jeunesse.
« Eshu a bercé mon enfance en tant que jeune cinéphile. »
Avoue Frank Thierry Lea Malle
Un peu comme Valery Ndongo dont il apprécie, depuis des années, les sketchs de stand-up. Rompu à l’humour, il interprète, de façon assez banale, le rôle du ministre très poussé sur le favoritisme et l’abus de pouvoir…
Le propos, les décors, la mise en scène et la musique de Agents un peu trop secrets parlent et respirent art et culture. J’ai kiffé et j’ai aussi réalisé que mener le combat pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine culturel, cache en amont la problématique du statut de l’artiste. L’appel à la mise sur pied de ce statut se lit sur certains décors. Le spectateur est appelé à une grande vigilance. Le film semble proposer autant de messages interpellatifs que de décors. Une manière poétique de passer le message. De raconter son histoire. Car même si Agents un peu trop secrets ne brille pas en propositions et originalité de plans, il séduit par sa démarche poétique à présenter ses personnages.
Cette scène de la salle de sport, qui peut paraitre banale, filme avec dextérité les courbes de la coach sans heurter les sensibilités. La séquence de danse magnifiquement rendue, du nouveau directeur dans son bureau. L’artistique propose un choix musical intelligent qui se refuse de heurter l’ouïe. La mise en scène réussit même à convoquer un véritable moment émotif rempli de nostalgie, avec l’interprétation de la bande originale du feuilleton camerounais à succès, L’Orphelin. Composée par le regretté Abdou Benito. Première série à être diffusée à la télévision nationale, dans les années 90, réalisée par Ndamba Eboa. Un autre clin d’œil du réalisateur aux œuvres qui ont rythmé son enfance.

Empreinte locale, références mondiales, Lea Malle emprunte (fait qui lui est coutumier) largement dans le langage argotique local pour marquer l’identité de ses dialogues. « Tombo-tombo bis kalaba » pour désigner une sorte de tirage au sort, « Zam-zam » pour parler d’une personne un peu fofolle, ou encore « Ngniè » qui équivaut à « policier ». Pareil avec les décors et attitudes, identifiant fortement la communauté camerounaise. L’Avenue Kennedy, cette célèbre place située en plein cœur de Yaoundé, réputée autant pour son insécurité, que pour sa capacité à vous fournir n’importe quel article ou expert, un moment beignet-haricot-bouillie (BHB) : le petit déjeuner incontournable de la majeure partie des camerounais.

Le film garde son empreinte, mais parle et s’ouvre au monde. Il n’hésite d’ailleurs pas à se référer à quelques classiques cinéma notamment la saga James Bond. Avec l’agent Q, représenté par Mme Bona (Frida Choco Bronze), la responsable du laboratoire. L’auteur se plait aussi à reproduire ces scènes légendaires, visant à reconstituer la bande d’amis pour une nouvelle mission. À la Fast and Furious par exemple, 😅 les Agents un peu trop secrets forment une clique assez atypique, qui inclue le citoyen lambda. Comme pour dire que le développement et le bien-être d’un pays, c’est une affaire de tous et de chacun. Dommage que dans le film, la population (les jeunes en majorité) souhaitent vendre le pays et se partager équitablement les fonds. J’ai crié dans la salle quand ils l’on dit… 😂😂
C’est une phrase alimentée il y a quelques années sur les réseaux sociaux, elle n’est donc pas une pure invention du réalisateur. En se saisissant de ce paradigme, le film fait écho, au passage, des multiples plaintes sur la non-équitabilité dans la distribution des biens de l’État. Il questionne également, d’un autre côté, les motivations des uns et des autres à vouloir que le pays soit vendu. Motivations parfois portées par des frustrations personnelles… Les mouvements déséquilibrés de la caméra sur plusieurs prises, effets spéciaux pas très réussis, peuvent gripper le rendu.

Agents un peu trop secrets est une cavalcade de détails. On a l’impression que chaque scène est un film. Une démarche tout à l’honneur de ce jeune réalisateur talentueux. Qui, bien qu’étant à son troisième long métrage, a peiné à boucler la production de son film. Une production indépendante de Inception art and com, avec la participation de TV5 Monde et Canal+.
Plus qu’un film, Agents un peu trop secrets est un projet populaire qui ambitionne de ramener le public camerounais en salle. Et c’est tant mieux. Car Agents un peu trop secrets est un film à voir. Et à revoir, je te le recommande. Bien sûr, je n’ai pas manqué d’immortaliser ma photo avec le réalisateur à la fin du film. 🥰

Avec toute ma satisfaction, Badal.